
Numéro 2
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en Franche-Comté.
Écrit par Manuel Posté le
Trois vies en une
Le jour, il dirige un site industriel.
La nuit, il s’enferme dans son atelier pour peindre des visages aux regards torturés. Entre les deux, il préside un campus des métiers. À 54 ans, Jean-Charles Thoulouze a réussi à relier des univers que tout semble opposer… Enfin, pas tant que ça.
Jean-Charles Thoulouze est reconnaissable entre mille, avec sa barbe, sa tignasse et ses grands yeux écarquillés d’observateur. Il a chez lui, ce quelque chose du Désespéré de Courbet ou peut-être est-ce l’association que l’on fait spontanément avec ses toiles ? Des visages marqués, rarement apaisés, aux regards souvent troublants. Des portraits devenus sa signature, marqués par l’ombre d’un accident qui a bouleversé sa vie il y a douze ans. « À 42 ans, j’ai eu un grave accident. Sur un chantier, j’ai été agressé par des personnes alcoolisées qui intervenaient sur le site », raconte-t-il. Immobilisé plus de six mois après de lourdes blessures, il cherche alors comment occuper ses journées devenues soudainement très longues. Sa mère lui apporte un bloc de papier, quelques stylos et des pinceaux. Il ne s’arrêtera plus. Comme dans le sport de haut niveau qu’il a pratiqué pendant sa jeunesse – il fut membre de l’équipe de France junior de triathlon et disputa plusieurs manches de Coupe du monde -, il répète les gestes et accumule les heures pour acquérir une technique et affiner son regard. Il peint sur toile mais aussi dans la rue, à Paris, à Arles ou en Italie. Ses toiles se vendent, à Besançon et ailleurs. Peindre lui permet aussi d’évacuer la pression accumulée au fil de ses journées, chargées de responsabilités.
« Pas le look du directeur industriel »
Dans la vie de tous les jours, Jean-Charles Thoulouze est ce gars plutôt cool, souriant, calme, avec qui il fait bon échanger. Mais au travail, l’homme devient tout autre. Regard sérieux, posture imposante et plus distante, le phrasé posé, technique et sûr. Un homme, deux personnages. Car derrière l’artiste se cache un dirigeant industriel fort de plus de trente ans d’expérience. Formé en automatisme et robotique au lycée Jules-Haag, il débute chez Valeo en 1995 avant de rejoindre Mantion quelques années plus tard. Son parcours le conduit rapidement vers des fonctions de direction industrielle. « C’est vrai que je n’ai pas le profil du manager classique, mais ce n’est pas parce que je ne réponds pas aux codes que mes équipes ne me font pas confiance. Bien sûr, j’ai déjà entendu des réflexions du type « Tiens, ils embauchent un peintre » mais aujourd’hui je suis reconnu pour ma capacité à faire travailler les gens ensemble », se défend-il alors qu’il n’a plus rien à prouver depuis longtemps. Rigoureux, cadrant mais également très fédérateur, il s’attache à « révéler les talents de chacun et à mettre les compétences individuelles au service d’une ambition collective ». De belles formules qui peuvent parfois sonner creux mais qui, chez lui, s’illustrent concrètement sur le terrain. « L’intégration des jeunes à travers les stages et l’apprentissage a toujours été l’une de mes priorités. Cela a contribué à faire évoluer certaines représentations en interne, notamment auprès des collaborateurs les plus expérimentés, et à dépasser une vision parfois trop hiérarchique de l’organisation », explique-t-il.
Contrer la pénurie de main d’œuvre qualifiée
Une conviction qui explique aussi son engagement en faveur de l’apprentissage et de l’inclusion des jeunes dans l’entreprise. Selon lui, la question de la transmission est devenue centrale dans de nombreux secteurs industriels confrontés à des difficultés de recrutement. Cette préoccupation l’a conduit à accepter, il y a quatre ans, la présidence du Campus des métiers et des qualifications Microtechniques et Systèmes Intelligents. « La plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur les entreprises industrielles, c’est la pénurie de main-d’œuvre qualifiée », souligne-t-il.
Pour répondre à cette pénurie qui fragilise déjà certaines entreprises, il travaille actuellement, avec une douzaine d’industriels de la région, à la création d’une filière découpage et outillage, du bac professionnel au bachelor. Une spécialité qui a progressivement disparu des formations au cours des années 2000, emportant avec elle des métiers très spécifiques comme outilleur, régleur sur presse, metteur au point ou encore dessinateur-concepteur d’outillage. À la rentrée 2027, une certification professionnelle, unique en France, doit ainsi voir le jour au Pôle Formation de l’UIMM de Franche-Comté. Particularité innovante du dispositif : les industriels assureront eux-mêmes une partie des enseignements liés à leur spécialité métier.
Une forme de juste retour pour Jean-Charles Thoulouze. « Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à l’enseignement et l’accompagnement de mes formateurs. C’est une manière, à mon tour, de poursuivre cette transmission. » Voir des personnes travailler et progresser ensemble lui procure davantage de satisfaction que les titres ou les fonctions. Un fil conducteur qui relie finalement assez bien ses trois univers. •
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